Pierre Bourdieu | |||||||||
sociologue énervant | |||||||||
Des entretiens avec l'animal | |||||||||
Recueilli par Robert MAGGIORI et Jean-Baptiste MARONGIU. | |||||||||
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ous êtes professeur au Collège de France et vous venez de passer plusieurs années sur Flaubert. Soudain vous allez chez les gens pour tenter d'expliquer «la misère du monde». Qu'est-ce qui vous a pris ? J'ai toujours fait précéder toutes mes recherches d'entretiens très approfondis avec des informateurs qui, par leur position dans l'espace social étudié, pouvaient m'apporter des éléments indispensables pour mettre au point le questionnaire. Mais je n'avais jamais eu l'idée de faire un livre où les entretiens viendraient au premier plan. Dans la Distinction, il y avait des encadrés avec des entretiens très semblables à ceux-ci, mais resserrés, épurés. Peut-être n'étions-nous pas encore prêts à donner du brut construit. Quand avez-vous commencé ? En 1989, un ami m'a appris que la Caisse des dépôts voulait me consulter pour une enquête par sondage sur la pauvreté. J'ai suggéré qu'on pourrait et devrait faire autrement. On m'a proposé de mettre en uvre mon projet. C'était peut-être l'occasion de résoudre le problème que j'ai depuis que je fais de la sociologie : comment rendre aux gens ce qu'on a appris ? Comment trouver une forme d'expression adéquate ? On a commencé par transcrire intégralement les entretiens. Même pour nous, c'était difficile à lire. Il fallait les «monter», les construire. On ne pouvait pas donner le matériau brut, il fallait au moins des sous-titres et un minimum d'informations. Il ne fallait ni imposer une lecture ni susciter des lectures sauvages comme s'il s'agissait de ragots. J'ai fait des essais, que les membres de l'équipe ont lus. D'autres ont essayé. Et on a inventé ça. Ce qui n'a l'air de rien, mais je sais ce que cela nous a coûté. On a eu beaucoup de mal à trouver l'équilibre entre l'entretien aussi fidèle que possible et une présentation qui ne soit ni terre à terre ni fiche technique du genre : père de trois enfants... Jamais je n'avais eu autant de mal. La moindre phrase faisait problème. Ça se jouait souvent sur un adjectif. Les sociologues sont réputés pour écrire mal. Ils ont tendance à jargonner (comme d'autres), pour «faire science». Nous avons été obligés d'opérer une véritable conversion. Et pas seulement sur le terrain de l'écriture. Nous avions peur qu'on nous traite de journalistes ! Dans notre milieu, ce n'est pas un compliment. La sociologie au magnétophone n'a jamais été ma tasse de thé. Pour faire ce que nous avons fait, il faut faire ce que fait tout (bon) journaliste : aller y voir, écouter, observer, etc., mais aussi poser des questions qui sont autant d'hypothèses fondées sur une connaissance théorique et pratique de la personne interrogée et des conditions sociales dont elle est la résultante. Ce qui revient à dire qu'on ne peut pas poser une vraie question si on n'a pas une certaine idée (hypothétique) de la réponse. Je crois que, sans abus de pouvoir, nous avons permis à ces gens de communiquer, de dire des choses qu'eux-mêmes ne savaient pas savoir et de les restituer. Enfin, c'est le vieux truc socratique... L'une des disjonctions qui régissent votre livre est celle entre «misère de situation» et «misère de position». Paradoxalement, vous semblez privilégier la seconde. Pourquoi ? L'intention était de dire : dans le monde social, il y a des souffrances qui ne sont pas prises en compte et qui ont des exutoires inattendus au niveau politique. Comme dans les maladies, les mêmes symptômes manifestent des souffrances très différentes. Je crois que beaucoup de ceux qui votent ou disent vouloir voter Le Pen expriment une souffrance. Comme il y a des souffrances, parfois très semblables, qui s'expriment dans le vote écolo ou PCF... De là la nécessité de faire accoucher les gens, de leur permettre de se délivrer. Il y a eu des entretiens très heureux. Je pense à ces familles d'immigrés et à leurs voisins français qu'à interrogés Abdelmalek Sayad. Des gens qui sont dans une espèce de guerre civile permanente, le chat, le bruit... Il n'y a rien, et en même temps ce sont des conflits qui engagent l'idée de nation, etc. C'est tragique, une sorte de conflit palestino-israélien où tout le monde a raison et tort, et où tout le monde s'en veut à mort. Et pourtant, il y a entre eux une frontière sociale infime. Notre méthode a été de se mettre à la place de celui qui parle et d'essayer de voir le monde à partir de son point de vue. Je me suis même surpris à penser qu'à la place des deux petits loubards que je questionnais, j'aurais fait pareil, sinon pire. Pourquoi, jadis, faisait-on moins attention à ces souffrances «de position», et où se manifestent-elles le plus ? Dans les professions et les milieux intellectuels, tout particulièrement dans les plus basses des hautes positions sociales. Le CNRS, par exemple, ou l'Université. Je ne devrais pas le dire, mais ce sont des endroits où les gens souffrent affreusement. Là, comme dans les bureaux, ce sont les plus proches qui nous font mal. Aujourd'hui, certaines souffrances sont plus aiguës et d'autres nouvelles. Le système scolaire, par exemple, produit des blessures terribles et non reconnues parce que, comme la jalousie sociale, inavouables. Les gens sont malheureux parce qu'ils n'ont pas obtenu de l'école ce qu'ils attendaient, ou, s'ils ont réussi leur scolarité, c'est la société qui les a déçus. Tel ce prof agrégé qui ne supporte pas que ceux qui ont fait une petite école de commerce gagnent trois fois plus que lui. A ne montrer que les «misères de position», le danger n'est-il pas d'oublier les «misères de condition» ? Ce sont souvent les gens qui parlent à d'autres, comme les professeurs, ou qui parlent des autres, comme les journalistes, qui ont ce type de souffrance de position. Nombre de journalistes croient parler des souffrances du peuple, en réalité ils ne parlent que de leur propre misère. Les sociétés modernes sont des univers très différenciés, et on n'est jamais là où on aimerait être. Cela produit énormément de souffrances qu'on ne prend pas au sérieux et qui déclenchent d'autres souffrances. On se fait des guérillas de bureau, des vacheries qui sont à nos sociétés ce que la magie maléfique est aux sociétés archaïques. Comme l'a dit Marie Douglas, les sociétés où il y a le plus de magie noire sont celles où la compétition est très forte et la récompense aléatoire. Le monde de la recherche ou celui de la presse en fournissent des modèles parmi d'autres. Pourquoi la presse ne serait-elle pas à même de restituer, de rendre compréhensible ce type de souffrance ? A cause de la compétition très dure à laquelle on est soumis dans ces univers sociaux. L'une des raisons pour lesquelles je suis très inquiet sur l'avenir de la cité, c'est que les journalistes ont un poids de plus en plus grand sur la politique et sur la vie intellectuelle, alors qu'eux-mêmes sont soumis à des mécanismes d'une puissance extraordinaire, qu'ils n'ont pas les moyens de contrôler. On a dit que la concurrence diversifie, en fait elle homogénéise. On se pique les journalistes, on se pique les sujets, on se pique tout... Si les journalistes ne parviennent pas à changer cette situation par un code déontologique ou des accords entre différents journaux même dans un seul journal, ce serait un énorme progrès , cela peut devenir très dangereux. Il y a un journalisme d'investigation qui se donne le temps et les moyens de ses enquêtes. Il ne faut pas se faire d'illusions. La presse est un microcosme qui a ses lois et ses rapports de forces spécifiques. Il y a, d'abord, la concurrence avec la télé. Et dans la presse écrite elle-même, il y a les contraintes du tirage, la pression des annonceurs, etc. En somme, cet espace est dominé par des forces qui vont dans le sens opposé au dévoilement de la vérité des mécanismes sociaux. Il est temps que les gens se réveillent. Certains se battent, mais du point de vue du pouvoir symbolique global, c'est malheureusement le journal de 20 heures qui commande le reste de l'information. C'est alors à l'intérieur de ces univers de pouvoir symbolique qu'il faut agir. Ce n'est pas chez les métallos comme en 68. Même pour le bien des métallos, il faut peut-être lutter à Libé, au Monde, etc. Ce livre doit servir à ça. Avec ce livre, voulez-vous dire à qui veut l'entendre qu'on peut comprendre et agir sur le monde ? C'est criminel de dire que la société est opaque, que les sciences sociales ne sont pas des sciences. Le peu qu'elles ont acquis devrait au moins alimenter la discussion critique. Il faut que les journalistes et les politiques s'en emparent comme instruments de leur propre pratique |